La Perle

La Perle

Il y avait un homme, nommé Nasuh, qui s'occupait au hammam du service des femmes. Son visage était très efféminé, ce qui lui permettait de dissimuler sa virilité. C'était un maître dans l'art du déguisement. Et, depuis des années qu'il agissait ainsi, personne n'avait découvert son secret. (...) Il couvrait sa tête d'un voile mais c'était un jeune homme bouillant.

Souvent il se repentait de cette activité mais son désir reprenait le dessus. Un jour, il alla voir un sage (...) Le sage comprit d'emblée la situation et n'en laissa rien paraître (...)

Ainsi avec un léger sourire, il dit au jeune homme: "Que Dieu te fasse repentir de ce que tu sais!"

Cette prière traversa les sept cieux et fut agréée (...) Dieu créa donc un prétexte pour tirer Nasuh de la situation dans laquelle il s'était mis. Un jour, alors que Nasuh remplissait une bassine d'eau, la fille du sultan égara une perle. C'était l'un des joyaux qui ornaient ses boucles d'oreilles. Toutes les femmes présentes se précipitèrent de tous côtés pour la retrouver et l'on ferma les portes. On eut beau fouillé partout, la perle demeura introuvable. Pour ne rien négliger, il fut décidé d'inspecter les personnes présentes, de regarder dans leur bouche, leurs oreilles et dans tous les trous et fentes. On ordonna à chacune de se dévêtir pour être fouillée.

Nasuh, retiré dans un coin, le visage pâle, manqua s'évanouir de peur. Il pensait à la mort et son corps tremblait comme une feuille. Il se disait:

"O Mon Dieu! J'ai beaucoup péché! J'ai manqué à mes bonnes résolutions. Et quand viendra mon tour d'être fouillé, qui peut dire combien de tortures je subirai? Je sens déjà l'odeur de roussi de mes poumons. Ah! Je ne souhaite à personne, fût-il infidèle, de connaître pareille passe! Plût au ciel que ma mère ne m'eût enfanté! Ou qu'un lion m'eût dévoré!  O Mon Dieu! Je me confie en Ta miséricorde. Prends pitié de moi! Accorde-moi la grâce car chaque pore de ma peau est comme mordu par un serpent. Si tu couvres ma honte, je me repentirai de tous mes péchés. Accepte encore une fois mon repentir et si je n'honore pas cette promesse, fais de moi ce que Tu voudras!"


Tandis qu'il marmonnait ainsi, Nasuh entendit quelqu'un dire: "On a fouillé presque tout le monde. Mais où est donc passé Nasuh? Qu'elle vienne afin de subir, elle aussi, la fouille."

En entendant cela, Nasuh s'écroula comme un mur qui s'effondre. Sa raison l'abandonna et il demeura au sol, inanimé. Dans cet état, alors qu'il était hors de lui-même, il put atteindre le secret de la vérité. Alors que rien ne subsistait de son existence, une faveur fut faite à son âme. Celle-ci s'échappa de la raison pour rejoindre la vérité. Ce fut alors que déferla la vague de la miséricorde.

Soudain quelqu'un cria : "Voici la perle! Je viens de la trouver! Rassurez-vous et réjouissez-vous avec moi!"

Les femmes battirent des mains en disant: "Tout s'arrange!"

L'âme de Nasuh revint à la surface et ses yeux revirent le jour. Chacun lui faisait des excuses pour avoir douté de son honnêteté.

"Nous t'avons calomniée, Nasuh! Mais comme c'est toi qui étais la plus proche de la fille du sultan, n'était-il pas normal que tu sois soupçonnée en premier?"

(...) Tandis qu'elles faisaient amende honorable, Nasuh disait: "Ne vous excusez pas. Je suis coupable et ma culpabilité dépasse la vôtre. Ce qui m'arrive est une faveur de Dieu mais, en réalité, je suis pire que vous ne vous l'imaginez. Tout ce que vous avez pu dire à mon sujet n'est pas le centième de mes péchés. Qui croit connaître mes fautes n'en sait en fait qu'une infime partie. Dieu, qui jette un voile sur toute honte, connaissait bien mes péchés. Iblis, qui fut un temps mon maître, était devenu mon disciple. Dieu connaissait mes fautes mais Il les a cachées pour m'épargner la honte. Avec Sa miséricorde, Il m'a ouvert le chemin du repentir. Même si chacun de mes poils devenait une langue, cela ne suffirait pas pour exprimer ma gratitude."

Quelque temps après, quelqu'un vint le voir de la part de la fille du sultan pour l'inviter à accomplir son service au hammam. Elle ne voulait, lui dit-on, être servie que par elle. Nasuh répondit: "Va! Je suis sorti de cette impasse. Dis que Nasuh est malade!"

Et il se disait : "Je suis mort et ressuscité! Cet instant de peur que j'ai vécu est inoubliable. Après un tel avertissement, seul un âne persévérerait dans l'erreur!"

 

Extrait du livre "Le Mesnevi" Par Djalal al-Din Rumi (l207-1273)

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